Portrait d’experte : Elise Vinet Par Philippe Armand, le 20 mai 2015

Portrait d’experte : Elise Vinet

Lorsque nous intervenons dans le cadre de sensibilisation ou de formation avec le théâtre forum, nous faisons parfois appel à des experts.
Sur la thématique de l’égalité, nous avons la chance de co-animer avec Elise Vinet, chercheuse dynamique, souriante et passionnée.
Malgré son agenda très chargé, Elise a pris le temps de répondre à nos questions.
Interview passionnante avec des pointes d’humour à lire jusqu’au bout !

Poste occupé : Maîtresse de conférences en Psychologie Sociale, Chercheure au laboratoire GRePS (Groupe de Recherche en Psychologie Sociale), Université Lyon 2.

Sujet de recherche : Les stéréotypes de sexe, identités genrées et discriminations multifactorielles.

Lieu(x) de travail : Le laboratoire GRePS à Bron, mais aussi les campus de Bron et des quais pour les cours, et enfin, les terrains de recherche (structures socio-éducatives et de loisir ; espaces publics ; etc.)

 

Qu’est-ce qui vous passionne dans votre métier actuel ?

La transmission : par les enseignements universitaires et les conférences tous publics, les participations à des évènements divers dits de « vulgarisation ». J’adore « vulgariser », rendre accessible, intelligible, des concepts scientifiques et des postures souvent complexes.

La découverte, l’ouverture : au travers des rencontres lors des recherches-actions, lors des formations, des évènements de vulgarisation.

Apprendre : en permanence, découvrir une nouvelle recherche, un nouveau concept, des expériences de vie des gens, plus j’en apprends moins j’ai l’impression d’en savoir (OK, il y en a d’autres qui l’ont dit avant, « je sais que je ne sais rien », mais quand même !), et plus la rencontre (des gens, des concepts, des terrains, des lectures…) et le partage se font urgents et indispensables.

Réfléchir, proposer, écouter, sentir, analyser, agir, prendre des risques, se remettre en question : conduire des recherches de type recherche-action est un véritable enrichissement professionnel et personnel, et c’est aussi une pratique de recherche très exigeante. Elle engage la responsabilité des chercheur-e-s dans le questionnement et l’action sur des faits de société, elle implique une certaine mise en danger des chercheur-e-s : il ne s’agit pas ici de toiser le monde du haut de sa tour d’ivoire, mais bien au contraire de s’interroger en permanence sur nos a priori et la pertinence de nos concepts et méthodes, de réévaluer en permanence les effets des contextes. C’est une exigence de chaque instant et c’est ce qui est si enrichissant.

 

Une anecdote vécue qui vous a marquée sur le thème de l’égalité femmes/hommes :

Il y en a des centaines qui m’ont marquée !! Mais s’il faut en choisir une aujourd’hui, ce serait le commentaire d’un homme présent dans le public d’auditeurs/trices d’une conférence passionnante d’une chercheure sur la « débiologisation » des comportements sexués humains.

A l’issue d’une brillante conférence, quelques questions fusent dans le public très très majoritairement constitué de femmes, un grand classique. Egalement un grand classique, les quelques hommes de l’assemblée prennent quasi systématiquement la parole, et la répartition des temps tourne à l’avantage des hommes pourtant très largement minoritaires dans la salle.

Ce Monsieur prend donc la parole non pas pour poser une question mais pour asséner publiquement « sa » vérité, qui ambitionne de balayer d’un mot toute la conférence qui vient d’être faite : « mais enfin, nous les hommes nous avons quand même plus de besoins sexuels que les femmes et ça c’est génétique, on peut pas s’en passer, physiologiquement on doit régulièrement évacuer nos spermatozoïdes, sinon ce n’est pas bon pour le corps, ça pourrit, alors après on peut comprendre aussi, le viol c’est parfois lié à notre biologie, à nos pulsions ».

Et la conférencière de répondre, très détendue : « mais justement, nous avons fait une expérience avec des hommes sur leur capacité à résister à leur désir sexuel : des volontaires se sont engagés à ne pas avoir de rapport sexuel pendant plusieurs mois. Et bien figurez-vous qu’à l’issue de l’expérience, non seulement ils n’ont violé aucune femme ni aucun homme, mais de plus les tests sont formels : aucune couille n’a explosé ! ».

J’adore cette déconstruction totalement provocante d’une idéologie dominante très solidement ancrée et sourde aux arguments scientifiques qui viennent d’être exposés pendant une heure par une « chercheure femme »… Cela dit, si la réplique a beaucoup plu à l’auditoire qui a joyeusement rigolé, le résultat ne fut guère concluant concernant le Mr en question qui n’a pas eu l’air bien convaincu ;-). C’est aussi pour cela que j’ai écrit en 2012 un article sur pourquoi et comment former à l’égalité des sexes, en proposant des pistes réflexives et pratiques, qui ont encore évolué depuis !

 

En 2050, est-ce qu’on parlera encore d’actions en faveur de l’égalité femmes/hommes en France ?

OUI, parce que les inégalités sont structurelles et systémiques et qu’il va donc falloir encore du temps, de l’énergie et un vrai changement de paradigme pour que la structure patriarcale du système actuel se modifie en profondeur.

 

Est-ce que vous vous considérez comme féministe ? Pourquoi ?

OUI !!! Parce que je suis pour l’égalité entre tou-te-s les individu-e-s.

Le féminisme pour moi c’est une forme d’égalitarisme qui se penche sur la condition minoritaire réservée aux femmes, mais pas exclusivement. L’inverse du féminisme ce serait le sexisme, le patriarcat. Ne pas être féministe, ça signifierait pour moi cautionner les inégalités sexuées. Tout comme ne pas être anti-raciste reviendrait à cautionner le racisme et les inégalités selon l’origine ethnique des invidu-e-s.

Je ne peux pas ne pas être féministe, pas parce que je suis femme sur mon état civil, mais parce que je suis égalitariste.

Le féminisme actuellement ce serait presque un anti-sexisme. Mais comme le sexisme est devenu la norme dominante, lutter pour l’égalité qui est sensée exister « de fait », implique de se référer à un particularisme. Le masculin représentant l’humanité (l’Homme), révéler les inégalités entre les Hommes conduit à mettre en lumière le traitement différencié réservé aux femmes dans la société. Cela conduit souvent à une mécompréhension du féminisme qui n’est pas un courant de valorisation des femmes au détriment des hommes, mais de reconnaissance des femmes dans leur statut minoritaire et d’œuvrer pour l’égalité entre les sexes.

Etre féministe signifie donc pour moi, au-delà de l’inscription dans une longue tradition socio-historique de lutte pour l’égalité, une posture permanente de recherche de l’égalité entre les individu-e-s, alors même que la société est régie par les asymétries entre les dominant-e-s et les dominé-e-s, de par le sexe, le genre, la couleur de peau, l’âge, l’origine, etc. Et pourquoi pas selon la taille du nez ? J’aurais alors très probablement l’horrible privilège de figurer parmi les dominant-e-s ;-) Pardon, je m’égare. Etre féministe, c’est un regard, un ressenti quotidien, à chaque instant, c’est une exigence de chaque instant, mais ce n’est pas quelque chose que l’on m’impose : c’est quelque chose que je choisis. Une fois que l’on choisit la posture égalitaire, nos regard, nos oreilles, nos mots, nos perceptions du monde, tout est profondément bouleversé, car on accède alors à une espèce de grille de lecture des rapports de domination structurels, quotidiens, systémiques, symboliques et matériels, on se retrouve un peu dans « la matrice ». C’est parfois totalement flippant voire décourageant face à ces montagnes organisées d’asymétries de pouvoir, de négation d’humanité, de violence sexuelle, raciste, classiste, mais c’est aussi je trouve une grande chance de pouvoir voir « autrement », et un sacré projet collectif que celui d’œuvrer à une société plus égalitaire.

 

Quels sont pour vous les points forts du théâtre forum et de 3pH pour appréhender la notion d’égalité?

Les points forts du théâtre forum  pour appréhender la notion d’égalité c’est pour moi le fait de transiter par un autre support que l’intellect et les habitus. C’est l’engagement du corps déjà. C’est la création d’un lien de confiance et un cadre sécurisant par les jeux initiaux. Avec le théâtre forum tel qu’il est pratiqué par 3pH, les participant-e-s ne sont pas conviés à penser l’égalité, mais à la remettre en situation, dans leur contexte et leur pratique professionnelle. Et à partager et débattre collectivement. A monter et proposer des situations vécues. A chercher des solutions qui ne sont pas assénées par un manuel de bonne pratique, mais qui viennent d’elles et d’eux, qui sont aussi enrichies par les commentaires de l’expert-e convié-e à co-animer le théâtre forum. Les personnes les plus réfractaires peuvent être transformées par l’expérience, car on part de leur vécu, de leurs situations, et on tricote, ensemble, collectivement, des solutions, des alternatives, des postures variées et parfois contradictoires, et tant mieux !

Les techniques d’animation de 3pH sont très efficaces pour créer une émulation et un lien dans un groupe, même entre des personnes qui ne se connaissaient pas 10 mn avant. Ces techniques permettent d’instaurer un cadre sécurisant et détendu. Ce cadre est essentiel, car il permet d’aborder des aspects parfois très durs ou violents en particulier concernant l’égalité femmes hommes. Quand le cadre est solide, beaucoup de choses peuvent être déposées, car les filets sont mis, les limites aussi, et l’accompagnement à deux voix (celle de l’animateur/trice de 3pH et de l’expert-e du sujet traité) permet d’avancer toujours sur ces deux plans en interaction : faire ensemble, créer ensemble, mais aussi penser ensemble.

 

Apport du terrain pour la recherche :
En quoi ce type d’intervention nourrit votre travail de recherche sur l’égalité au sein du laboratoire GRePS ?

Ce type d’intervention est fondamental pour moi. Il me permet de repenser autrement mon rapport au savoir et à la transmission, il me permet d’interroger régulièrement nos cadres classiques universitaires dans lesquels je me sens souvent trop à l’étroit. Le théâtre forum tel que pratiqué avec 3pH, me permet de tendre à la réconciliation de deux aspects parfois en contradiction : la rigueur scientifique de l’universitaire et l’éducation populaire qui exige une décentration, une attention et vigilance aux rapports de pouvoir à l’œuvre et notamment de ne pas monopoliser ni confisquer la parole de l’Autre, de veiller à l’équilibre subtil entre cadre et apports d’éléments scientifiques pour alimenter les échanges, mais décalage et place à la parole des Autres, à leurs expertises propres, à leur créativité, à leurs expériences.

Ce mélange et cet équilibre sont précaires, on marche souvent sur un fil, mais toute la beauté et la puissance du théâtre forum sont là je trouve, et c’est exactement là que je trouve mon intérêt de recherche : comment former à l’égalité entre les sexes ?

Et bien j’expérimente énormément de moyens, le théâtre forum, le théâtre ou « labo-théâtre » comme la pièce que nous avons co-construite avec le théâtre du Grabuge sur la base de ma dernière étude-action : « Décalages : quelles places pour les habitant-e-s ? Alternatives locales à des inégalités globales », mais aussi les conférences, les jeux de rôle, etc.

J’adore expérimenter car je nourris petit à petit des pistes de réflexion par l’expérience et par les lectures, et un programme de recherche se tisse depuis quelques années déjà autour de ces enjeux du « comment » et des leviers à la formation à l’égalité (des sexes…), notamment « à partir de la pratique » (d’ailleurs c’est le nom d’une formation à l’institut de psychologie). J’expérimente les effets des transmissions abstraites et/ou concrètes, nous montons en ce moment un questionnaire d’évaluation des formations et de leurs effets sur des plans attitudinaux et comportementaux variés, sur les croyances et les postures, etc. C’est un travail de fourmis mais au fur et à mesure des interventions, le programme s’enrichit, et je compte bien publier un bel article sur cela d’ici quelques années, quand j’aurai vraiment un recul de 10 ans environ sur ces actions, avec récurrence de certaines et mise en place de protocoles aboutis et rigoureux bien que (et ce n’est pas antagoniste !) largement qualitatifs et en permanence liés aux contextes. Du coup, ce n’est pas vraiment dans l’ère du temps concernant les délais de publication, mais il faut faire des choix scientifiques et pour moi, cela est une posture scientifique que j’assume entièrement. Une certaine façon de faire de la science.

Si l’on pouvait laisser vivre sinon encourager les multiples façons de faire de la science, notamment dans des collaborations interdisciplinaires et avec des démarches artistiques, nous gagnerions tellement en potentiel de créativité, en découvertes sur l’humain…

 

 Collage-elise

 

Retrouvez-nous sur
Travaillons ensemble ! Contactez-nous

Prestataire de formation n° 84380658238 — © 3pH 2013 — CréditsMentions légales
Réalisé et hébergé par Mezcalito